Par Mehdi OURAOUI
QUOTIDIEN LIBERATION : vendredi 27 avril 2007
Mehdi Ouraoui universitaire.
Pendant la campagne, Nicolas Sarkozy s'est souvent posé en héritier de Jean Jaurès et de la gauche de jadis. Lorsqu'il invoque, à des fins
partisanes, les mânes des hommes illustres de la République, Nicolas Sarkozy profane notre panthéon commun. En particulier, la captation de l'héritage de la gauche par le candidat UMP ne
procède d'aucune volonté de rassembler les Français, mais d'une stratégie électorale fondée sur la confusion des repères politiques et d'une attaque virulente contre la «gauche
d'aujourd'hui». Il y a cinq ans déjà, le 11 avril 2002, dans les colonnes du Monde, Nicolas Sarkozy et Henri Guaino prétendaient donner des leçons de socialisme à
Lionel Jospin : «Laissez dormir la gauche de Jaurès et de Léon Blum, vous qui n'avez rien de commun avec elle et qui n'êtes que l'héritier d'une gauche dont le principe est le cynisme et
non la générosité.»
L'apostrophe surprend, d'autant que, pour sa part, le candidat de la droite a choisi d'ignorer l'héritage historique de sa famille politique. Aux
Guizot, Thiers, Barrès et Pompidou ascendance peu enviable , il préfère les figures tutélaires de la gauche : Jaurès, Blum, Mendès France, Mitterrand. Il ne s'agit pas d'une approche
pacifiée de l'histoire de France. Le Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire en particulier Gérard Noiriel a montré l'intérêt stratégique qu'il y avait pour Nicolas
Sarkozy à se forger une image consensuelle en s'appropriant les figures incontestées de l'histoire républicaine. En convoquant plus particulièrement les mythes de la gauche, tout en prônant
une politique résolument ancrée à droite, Nicolas Sarkozy tente de conquérir des suffrages au-delà de son seul camp.
Surtout, le confusionnisme historique est une arme puissante, et la droite et l'extrême droite françaises se saisissent de plus en plus souvent
des traditions politiques de leurs adversaires. Le procédé n'est pas l'apanage de Nicolas Sarkozy : Jean-Marie Le Pen se rend en pèlerinage républicain à Valmy et cite Aimé Césaire, François
Bayrou se réclame de Pierre Mendès France davantage que de Valéry Giscard d'Estaing. Au-delà des considérations électorales, il faut y déceler à la fois un symptôme et un facteur de la crise
identitaire que traverse notre pays. Dans le discours de Nicolas Sarkozy, la confusion des mémoires et des identités politiques est générale : la droite et la gauche seraient semblables,
elles n'auraient ni histoire ni bilan, ou plutôt elles auraient les mêmes. Les slogans simplificateurs et la communication émotionnelle viennent effacer les lignes, rendre illisibles les
clivages. Et pourtant, que se réclame-t-il de Jaurès, défenseur des mineurs grévistes de Carmaux, l'homme de droite qui veut revenir sur toutes les conquêtes sociales du monde du travail. Que
se réclame-t-il de Blum, inventeur des 40 heures et des congés payés, l'homme de droite qui propose pour seul horizon de «travailler plus pour gagner plus». Que se réclame-t-il
de Guy Môquet, adolescent assassiné, l'homme de droite qui stigmatise et criminalise la jeunesse des banlieues et du CPE, qui la frappe au lieu de l'entendre. Que se réclame-t-il de Mendès
France, artisan de la décolonisation, l'homme de droite qui fustige la «repentance française» et dont le groupe parlementaire inscrit dans la loi les «aspects positifs de la
présence française outre-mer». Que se réclame-t-il de Mitterrand, révolutionnaire d'Epinay et de Cancún, l'homme de droite qui ne croit qu'aux vertus de la mondialisation libérale. L'oeuvre
et la mémoire de ces grands hommes méritent d'être respectées. L'insincérité de Nicolas Sarkozy doit être dévoilée, non par «communautarisme historique», mais à l'inverse pour préserver le
patrimoine commun de tous les Français.
Mais, jusque dans sa propre famille de pensée, les grandes figures de la droite républicaine le désigneraient-elles comme leur successeur ?
Rien n'est moins sûr. Est-il l'héritier de Jules Ferry, pionnier de l'école républicaine, lorsqu'il fustige le «pédagogisme» et «l'école de l'égalitarisme» ? Est-il
l'héritier de Georges Mandel, résistant du Massilia, lorsqu'il loue les qualités du post-fasciste Gianfranco Fini ? Est-il l'héritier de Michel Debré, fondateur de la Ve
République, lorsque, pendant cinq ans, il affronte le chef de l'Etat dans des guerres picrocholines ? Est-il l'héritier du général de Gaulle, qui en 1966 défiait le géant américain aux portes
du Vietnam, lorsqu'il va sur la pointe des pieds à Washington critiquer «l'arrogance» de la diplomatie française ? Nicolas Sarkozy, atlantiste, communautariste et libéral, incarne
une nouvelle droite, agressive et décomplexée, en rupture avec l'héritage historique de notre pays. A Nicolas Sarkozy, on pourrait répondre aussi : laissez dormir la gauche de Jaurès et de Léon
Blum
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